
Ces quelques moments de grâce vécus dans un mouvement d’aïkido déroulé
tout naturellement comme s’il était exactement tel que l’environnement l’imposait,
lors d’une passe de danse parce que l’instant appelait ce geste parce que le
geste emplissait l’instant. J’aime à observer les danseurs de Salsa. Certains
ne laissent parfois en rien percevoir la difficulté de la technique tant leur
geste sont fluides, rythmés par la gaité et la complicité avec leur partenaire.
Certains instants virent au sublime lorsque les deux partenaires sont complètement
présents dans l’échange. Peut être se connaissent ils depuis longtemps. Au
début, ils ont certainement appris les codes gestuels pour signifier l’enchainement
recherché ; un signe marqué de la main, posé sur l’épaule, une ouverture
signifiée avec force. Puis, l’habitude, le travail peut être, la maitrise de
la technique a rendu le langage plus subtil. L’échange s’est fait au niveau
des doigts, délicatement, comme un geste continuant avec grâce le mouvement
des corps. Puis, l’interaction s’est prolongée au-delà comme si la communication
se faisait entre les auras des deux danseurs. Combien d’années leur aura-t-il
fallu pour que le mental, indispensable à l’apprentissage de la technique, laisse
une juste place à une communication naturelle de corps à corps ? A-t-il
fallut un déclic pour que chacun s’installe pleinement dans son rôle ?
En salsa, l’homme et la femme expriment différemment leur part Yin et Yang.
L’homme va impulser un enchainement par un élan plutôt Yang ou une ouverture
plutôt Yin, la femme va suivre toute en fluidité mais l’observation fine montre
qu’une danseuse habile s’inscrira dans la ligne fixée en ajoutant avec grâce
sa propre gestuelle et sa liberté d’expression. Le chemin vers l’harmonie passe
par plusieurs lâcher-prise, ne pas s’arrêter à l’aspect dirigeant/dirigé, ne
pas danser pour soi, ni pour les autres. Bien que ses danses latines puissent
paraitre machistes, je pense sincèrement que l’harmonie et donc la grâce passe
par le dépassement de l’ego pour que le résultat se situe au niveau de la symbiose.
Ce qu’une technique à deux, martiale ou artistique, nous apprend est il transposable à une démarche individuelle ? Le ou la partenaire est il un reflet ou une réponse à nos propres mouvements ? Est-il ou est-elle un élément de l’environnement contextuel ou partie d’un tout formé par le mouvement symbiotique ?
Je serais tenté de comparer cette symbiose à trouver à deux avec celle que je cherche entre la nature et ma nature. Trop loin, le mouvement dissone, trop proche il n’est plus dirigé.
Lors de mes études de physiques, je m’exerçais souvent à imaginer des
principes physiques dans des univers de 1, 2, 3, 4, 5 ou n dimensions. Je m’amusais
surtout en essayant de me représenter un phénomène d’une dimension perçue dans
une dimension inférieure et les erreurs d’appréciation que cela peut induire.
Un exemple simple. Notre perception physique comporte 4 dimensions, longueur,
largeur, verticalité et le temps. Imaginez que vous viviez avec une dimension
en moins, par exemple la verticalité. Cela correspondrait à se mouvoir (dimension
de temps) sur 2 dimensions, c'est-à-dire une feuille de papier ! Tout phénomène
qui ne serait pas en alignement avec vos 3 dimensions vous serait inconnu c'est-à-dire
non perçu (telle une droite parallèle à votre feuille de papier) ou étrange
voire paranormal (telle une droite transperçant la feuille de papier). En fait
une droite qui croiserait votre feuille de papier vous serait représentée par
un point. Vous percevriez donc un phénomène infini comme une droite par une
représentation finie : un point – tout seul –isolé – avec du vide autour
…
Revenons à ma quête du geste juste et l’analyse du vide. Mes petits jeux mathématiques se sont soldés plus tard par une voie sans issue et dangereuse. L’exploration de dimensions supérieures par ce biais fait tant appel au mental que l’on perd rapidement pied sur ce que nous devons vivre dans nos quatre dimensions, c'est-à-dire ici et maintenant. J’y ai tout de même gagné la certitude qu’il faut intégrer l’existence de dimensions supplémentaire dans nos points de vue et que cette ouverture ouvre la porte à l’acceptation de nos limites et l’humilité qu’elle implique.
Les sciences occidentales ont décrits des règles désignées comme universelles pour décrire les mouvements célestes sur des corps gigantesques et lointains et d’autres pour l’infiniment petit, à l’échelle atomique. En restant dans les dimensions impliquées par ces éléments, il restait une contradiction entre la notion d’apesanteur et la théorie de la relativité générale. La mécanique quantique offre aujourd’hui une ouverture en introduisant de nombreuses dimensions supplémentaires. Voilà de quoi combler l’ego de scientifiques cherchant à expliquer voire maîtriser l’Univers donnant parfois le sentiment de se l’approprier. Mais que deviennent ces règles à l’échelle humaine ?
Il me semble que l’approche orientale à considérer dès la genèse de sa réflexion qu’un principe unique et universel définissait les mouvements à toute échelle et dans toute nature. Ce principe Yin et Yang a son application en toute chose : le Qi. Le Qi impulse un mouvement permanent alternant visible et non visible, énergie et matière, vide et plein.
Un mouvement d’ondulation visible généralement au niveau du bras, dans des postures telles la grue ou l’oie sauvage montre un mouvement allant de l’intérieur vers l’extérieur à l’inspiration et de l’extérieur vers l’intérieur à l’expiration.
Essayons de visualiser ce mouvement sur un plan qui serait
par exemple situé à hauteur de poitrine. A l’expiration, on verrait uniquement
la projection du mouvement se déplaçant du corps aux mains et à l’inspiration,
le mouvement inverse. En Qi Gong, on ne s’arrête jamais à ce que l’on voit,
un autre niveau d’observation nous apprend vite que ce mouvement ne s’arrête
pas aux épaules mais trouve son origine et retourne au centre. Un autre niveau
d’observation nous montrerait aussi indéniablement qu’il ne s’arrête pas aux
mains et continu au-delà. Tout est question de point d’observation. L’homme
est doté de sens qu’il a façonné aux travers des âges. Il s’est aussi alors
doté de limites dans sa perception de l’environnement qu’il désigne comme réalité.
Pourtant, il accepte parfois de constater que ces limites n’expliquent pas tout
quand il constate que son chien semble réagir à l’approche d’un membre de la
famille à plusieurs kilomètre ou qu’un sourcier est capable de localiser l’emplacement
et la profondeur précis d’une source. Mais il aura souvent des difficultés à
dépasser les limites qu’il s’est fixé les années durant quand il
s’agit de son propre fonctionnement. C’est ce que l’on peut désigner comme « la
zone de confort », la délimitation au sein de laquelle on pense maitriser
les mécanismes internes et surtout dans laquelle on pense avoir écarté tout
danger. Hors cette zone de confort est marqué du sceau du mental.
Si l’on considère le geste uniquement dans le domaine du visible, la quête du geste juste est un leur. Comme le prestidigitateur qui agite sa main gauche pour attirer l’attention et masquer ce qu’il fait avec sa main droite et laisser place à l’illusion et au rêve. Cette quête prend tout son sens dans une autre dimension.
Le geste a une source et une destination et ce qui m’importe c’est d’inscrire mes agissements dans le juste prolongement de leur source et la conscience de leur destination. C’est à la fois un travail purement individuel de reliance à ma propre nature et dans ce sens, le geste juste est différent pour chacun. C’est aussi une reliance avec une Nature universelle dans laquelle tout le monde se retrouve.
Le geste est une expérience vécue dans quatre dimensions dont nous partageons la perception. Nous évoluons aussi dans d’autres dimensions qui sont actuellement hors de notre zone de maitrise voire de perception. Ce n’est pas pour autant que nous ne partageons pas ces autres dimensions.
Ces sans doute ce partage que nous ressentons parfois par milliers quand nous sommes à proximité de certains personnages dont la seule présence nous fait toucher du doigt cette reliance dans un état de calme bienfaisant.
Pour revenir à la question de mon fils, Simon, sur le comportement sur scène, on qualifie parfois certains acteurs charismatiques d’habités. Je pense, plutôt, qu’ils ont trouvé comment « habiter » leur propre maison, qu’ils se sont trouvé…
